Le soutien-gorge
- caribbeanfeminist

- 1 day ago
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Elle avait décousu son soutien-gorge, point par point. Il y a longtemps qu’elle avait pensé à le quitter. Simplement, on ne se défaisait pas d’un sous-vêtement comme cela, d’un évident
claquement de doigts. Bien sûr, cette histoire-là, nous la connaissons toutes : ce soutien-gorge, on sait bien qu’il faut s’en séparer... Une petite voix dans la tête le susurre déjà depuis des jours, des semaines. Des mois. Des années. Mais nous savons toutes qu’on n’abandonne pas le soutien-gorge comme cela. D’abord, le corps s’y était habitué, rendant plus inquiétante l’idée de la rupture : cette sensation d’être plus forte avec lui, d’être nue sans lui... Et, à cela s’ajoutait la crainte de ne plus savoir comment faire sans lui. Sans son aide à lui. Sans son soutien à lui. En effet, avait-on seulement les moyens de notre ambition d’émancipation ? Pourrait-on affronter le monde, sans lui ? Sans le soutien-gorge ? Comme au temps béni de notre enfance de petite fille ? On préfère souvent être avec que sans, pour éviter les regards inquisiteurs des fauves, pour ne pas offrir aux chacals le spectacle d’un téton libre, car leur faim ne connaît pas de pudeur.
Elle avait décousu son soutien-gorge, point par point. Non, on ne se défaisait pas d’un soutien-gorge comme cela : il fallait réunir plusieurs conditions pour réussir ce projet : le bon moment, le bon endroit, les bons ciseaux et le bon ... découd-vite. Afin de couper net tous les fils. Afin d’oublier jusqu’au souvenir des liens. Afin d’effacer toute envie de se remettre ensemble.
Elle avait décousu son soutien-gorge point par point. A chaque fil qui sautait sous l’impulsion de sa volonté et de son geste sûr, une décharge de plaisir et de soulagement venait lui rappeler que c’était peut-être cela l’amour. Savoir laisser partir ?
Non on ne se défaisait pas d’un sous-vêtement comme cela. Ni d’un geste, ni d’un silence, ni d’un cauchemar. D’ailleurs, jamais, dans son entourage, personne n’avait osé avant elle. Pétrie de bien-pensance et de sermons scandés en prières hebdomadaires, elle était cernée de diktats étouffants. Les doigts tremblants, à l’abri des attentions, elle avait avalé des aiguilles entières pour se libérer de cette prison, mais elle n’en pouvait rien dire.
Et puis un jour, le bon jour, au bon moment, harassée et anéantie par la contrainte de
l’armature contre son corps, comme une somnambule, elle avait dégrafé le soutien-gorge et
empoigné l’outil d’incision d’une autre main. Elle avait glissé la lame du découd-vite,
doucement, sous le fil, et puis d’un mouvement sec, en avait rompu la ligne. Du bout des
ongles, elle en avait saisi un bout et puis, lentement, très lentement, elle avait tiré dessus
comme quand on s’extraie une épine du pied. Elle avait ainsi sectionné le fil à distances plus ou moins régulières. Et elle avait savouré chaque soupir du fil, suivi de la sensation de son glissant, que l’on aspire, piano-piano, avec précaution. C’était une délivrance et une caresse. Un geste d’amour pour soi.
Elle avait décousu son soutien-gorge point par point. Maintenant, il était démonté en plusieurs pièces. Elle entreprit d’en détruire les morceaux à coups de ciseaux et commença à tailler. D’abord en lanières. Et puis finalement en lambeaux grossiers. Et à mesure qu’elle incisait, il lui revenait le souvenir des marques sur son corps, de la pression contre sa cage. Il lui revenait le goût de la douleur, de l’oppression et de l’injonction. Alors montait en elle la colère que l’on nous a toutes appris à taire. Pour satisfaire les yeux lubriques, faussement effarouchés. Et ses yeux à elle s’enflammaient. Ses mains sages dansaient à un rythme de plus en plus endiablé. Maintenant, elle dépeçait les portions du soutien-gorge, arrachant les moindres parcelles encore reconnaissables. Et plus elle tronçonnait, plus montait en elle une puissante excitation, une feu d’épanouissement, de réalisation. Alors, elle charpentait, elle plantait la pointe des lames dans le moelleux des coussinets, faisant jaillir des confettis de coton, comme au jour d’un mariage au sortir de l’église. La lumière à travers la fenêtre irradiait la cabine dans laquelle elle se trouvait encore : elle rayonnait. Elle était éperdument transportée par cet élan rédempteur.Bientôt, du soutien-gorge, on ne devinait plus du tout l’existence.
Et pendant ce temps, très vertueux sur sa poitrine, ses seins assistaient à la scène,
circonspects, incrédules et pour finir très émus de cette respiration nouvelle. Ils observaient les mains s’abattre avec fracas sur les restes de tissu du présumé responsable de leur détention forcée. Ils étaient reconnaissants du courage des mains. Encore bouleversés par cette liberté, ils se livraient néanmoins à la fraîcheur de la brise extérieure pour finalement se balancer, nonchalamment au rythme du vent. Les seins se balançaient, heureux et fiers, certainement décidés à ne plus laisser quoi que ce soit ni quiconque les asphyxier. Et elle, elle naissait à nouveau.
Au sujet de l'auteure
Artiste plasticienne et poétesse autodidacte, basée en Guadeloupe, Emilie Bosc (aka Karib) a choisi de se consacrer pleinement à la création artistique, après une carrière scientifique. Elle conjugue aujourd’hui rigueur de la recherche et de l’expérimentation plastique et poétique. Elle s’intéresse à l’héritage invisible, la mémoire corporelle, le microchimérisme, l’épigénétique, l’émancipation, et les matrilinéarités caribéennes, les systèmes d’oppression intersectionnels, les rapports humains.
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